L’entérinement du nouvel accord de paix et de coopération économique entre Kinshasa et Kigali jeudi 04 décembre 2025 à Washington, aurait pu marquer un tournant historique dans les relations glaciales entre la République démocratique du Congo et le Rwanda. Pourtant, un détail a davantage retenu l’attention que les clauses mêmes du document : l’absence volontaire de poignée de main entre les présidents Félix Tshisekedi et Paul Kagame. Un geste essentiel dans le lexique diplomatique mondial, un rituel souvent plus observé que les lignes d’un accord. Alors pourquoi ce silence des corps au moment où les deux États affirment vouloir désamorcer des décennies de tensions ? Et surtout, qui sort gagnant de cette signature minutieusement chorégraphiée ?

Un accord pragmatique, une symbolique calculée.

Sur la scène internationale, une poignée de main vaut parfois plus que mille mots : elle valide, rassure, légitime. Mais son absence dit tout autant, et souvent plus.
Dans le cas présent, l’étude sémantique des gestes révèle une diplomatie lucide : l’accord est stratégique, mais la confiance est loin d’être restaurée.

Selon plusieurs diplomates interrogés, l’entérinement sans contact physique voulait envoyer un double message :

1.Un message à l’opinion congolaise

Kinshasa devait montrer qu’il ne « se vend » pas politiquement au Rwanda alors que la question du M23, de la sécurité à l’Est et des soupçons d’ingérence restent inflammables dans la conscience populaire.
La non-poignée de main est donc un signal politique :
« Nous parlons par nécessité, pas par amitié. »

2.Un message à Kigali

Le Rwanda, habitué à une diplomatie millimétrée, accepte de signer mais sans chercher une réconciliation théâtrale. Cela traduit un positionnement ferme :
« Nous avançons, mais sans illusion. ».

Ainsi, l’accord relève plus d’un impératif géopolitique que d’un rapprochement sentimental. Les deux capitales signent la paix des nécessités, pas des cœurs.

Une analyse sémantique du moment : le choix du non-verbal

En communication politique, le non-dit est une phrase entière. Ici, l’absence de poignée de main remplit trois fonctions majeures :

  • éviter la photographie qui pourrait être interprétée comme une victoire de l’un sur l’autre;
  • préserver l’espace politique interne : aucun leader ne veut offrir à ses opposants une image de faiblesse.
  • ancrer l’accord dans la rationalité plutôt que l’émotion, un exercice de froideur diplomatique assumée.

La signature sans se serrer des mains devient un acte grammatical :

«Je signe ce qui est utile, mais je ne valide pas tout ce que tu es_».m C’est une phrase diplomatique, écrite non pas avec de l’encre mais avec le langage du corps.

Qui sort victorieux ? Une victoire à deux vitesses.

1.Pour Kinshasa : une victoire politique interne.

La RDC obtient :

  • une désescalade diplomatique utile à la stabilité régionale;
  • des mécanismes économiques pouvant alléger certaines pressions sécuritaires;
  • une image d’État sérieux capable de négocier sans se soumettre.

Le président Tshisekedi évite l’image d’une concession excessive en refusant le geste symbolique de la poignée de main.

2. Pour Kigali : une victoire stratégique.

Le Rwanda gagne :

  • un retour dans le jeu diplomatique régional;
  • une reconnaissance implicite comme acteur incontournable dans l’Est congolais;
  • une légitimité renforcée auprès des partenaires internationaux.

Kigali se présente comme dialoguant sans céder, et donc comme puissance responsable.

3.Pour la région : une victoire conditionnelle.
Les populations du Kivu sortiraient victorieuses si et seulement si l’accord débouche sur :

  • la réduction effective des hostilités;
  • l’ouverture de corridors économiques;
  • et l’assainissement des réseaux armés.

Sans résultats concrets, l’accord restera un document de plus sur la pile des illusions.

Un accord utile mais surveillé : l’ironie d’une paix prudente.

L’histoire politique du bassin des Grands Lacs nous enseigne que la paix n’est jamais un événement, mais un long processus. Ici, le choix de ne pas se serrer la main montre que Kinshasa et Kigali signent la paix de la raison, pas de la confiance.
L’accord est une architecture fragile que les deux États veulent essayer, sans se donner l’illusion qu’elle tiendra sans efforts.
Si la poignée de main porte l’émotion, la signature porte la responsabilité.

Conclusion : une paix écrite, mais pas encore incarnée

Le geste manquant dit que tout reste à construire.
Kinshasa et Kigali ont signé une feuille de route stratégique, mais pas une réconciliation. Chacun repart chez lui avec la victoire qu’il peut vendre à son opinion nationale :

Pour Kinshasa, c’est la maîtrise politique.

Pour Kigali, c’est la reconnaissance diplomatique.

Et pour la région, c’est un espoir encore fragile.

La poignée de main viendra peut-être un jour — le jour où la paix ne sera plus un texte, mais une réalité.

Calvin MPUTU KENKEKE/ Analyste indépendant

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